Architecture et Cartographie
14-08-2011
L’historien de l’art Meyer Schapiro, dans un article sur l’art abstrait1, fait un parallèle entre architecture et cette forme picturale. En effet, selon lui, l’architecture ne cherche pas à représenter, à copier la nature, mais réussit tout de même à exprimer des valeurs, des idées, grâce au simple jeu de formes librement inventées.
“Malgré la dépendance à une fonction et à des matériaux, ces formes [architecturales] constituent une expression, et non une représentation, par exemple de valeurs comme la famille ou le sacré.”
Meyer Schapiro utilise cette idée en tant qu’argument pour justifier la qualité artistique de la peinture abstraite, au sens qu’il est donc possible d’exprimer des sentiments au travers de la composition de formes simples, sans qu’il y ait figuration, représentation, de la réalité. Une analyse des œuvres néoplasticistes de Piet Mondrian vient appuyer son discours.
Ce qui m’a fait réagir dans cette formulation c’est la ressemblance entre cette description de l’architecture et celle que l’on pourrait faire de la cartographie. L’architecture est présentée comme une technique, qui assume des fonctions (héberger, protéger, organiser des espaces), mais aussi comme un art, une expression artistique d’idées. De plus on a l’idée que l’arrangement de formes et de couleurs est expressif (donc signifiant). La cartographie est elle aussi contrainte par une utilité, des fonctions, tout en utilisant des formes graphiques.
Cette similitude est un point de départ de réflexion théorique, peut-être fertile, peut-être hasardeux ? Le sentiment général semble en effet être celui d’une dissociation marquée entre cartographie et art, la ligne de fracture persistant dans cette analyse utilitariste : l’art cherche à émouvoir, à faire ressentir, alors que la cartographie aurait une fonction plus sèchement informative2. Cette différence commence pourtant à être explorée plus activement, à la fois par des artistes utilisant la carte3, mais aussi par des cartographes utilisant l’art4, même si ces derniers sont encore peu nombreux.
Le constat que j’aimerais faire, en outre, c’est qu’étonnamment, et spécialement par rapport à l’architecture, l’analyse du jeu des formes et de la composition, de leur capacité d’expression, l’analyse plastique donc, reste réduite en cartographie.
1 ‘On the Humanity of Abstract Painting’, 1960.
2 Cf. David Fairbairn, Rejecting illusionnism, Transforming Space into Maps and into Art, chapitre 3 de Cartography and Art, coordonné par W. Cartwright et G. Gartner, Springer, 2009.
3 Exemple récent de liste d’ouvrages : http://www.brainpickings.org/index.php/2011/01/07/must-read-map-books/ Titré “Creative cartography”, alors qu’il s’agit surtout d’art pictural utilisant la forme cartographique.
4 Par exemple S. Christophe http://sites.google.com/site/sidoniechristophe/research/graphic-semiotics