La cartographie et le réel ?

mar 23, 11:32

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En cette période chargée de projets d’importance, une coïncidence me fait cependant réagir sur ce blog. Plusieurs sources se sont révélées intéressantes sur le rapport entre cartographie et réalité, qui semble intéressant malgré son apparence de sujet de de dissertation barbant. Je livre ici en vrac des idées, et tenterai d’en tirer des perspectives plus concrètes pour la cartographie assistée.

- premier élément de la coïncidence, la lecture d’un post du blog Catholicgauze, qui cite un article d’un reporter-baroudeur sur le sujet de l’irréalité des frontières officielles, dans le cadre plus large du renouveau de la géographie en ligne (néogéographie).

Ce qui est intéressant dans cet article, c’est l’idée que les créateurs de la carte utilisent celle-ci comme instrument de diffusion de leur vision partiale du réel. L’exemple décrit est celui des frontières politiques, dessinées par les colonisateurs, et “léguées” aux nouveaux États issus de la décolonisation. La carte matérialise une limite abstraite, pas toujours fondée sur la réalité des nations, et est ensuite utilisée comme justification.

Robert D. Kaplan, le “grand reporter” auteur de l’article cité, en arrive à l’idée que les frontières de l‘époque (1994) sont mensongères, et masquent une réalité terrain bien différente. L’exemple du moyen orient est évident, et le peuple Kurde vient immédiatement à l’esprit.

- C’est là qu’intervient le deuxième élément de la coïncidence, le feuilletage de L’Atlas des minorités, de Cyrille Suss et Roland Breton, paru chez Autrement. Dans cet ouvrage, abondamment illustré comme le reste de la collection, on ne trouve pas les Kurdes. Enfin presque : on les trouve comme minorité de minorités (Turcs, Perses, Arabes). Une carte indique même que les Kurdes représentent près de 20% de la population de l’Iran de l’ouest, mais cela reste une carte de l’Iran. Suis-je plus sensibilisé à la “question kurde” que le géographe moyen ? Y-a t’il une difficulté particulière à représenter cartographiquement (et donc à concevoir) une entité réelle mais dont les limites sont floues ? C’est l’explication la plus évidente.

- le troisième élément de la coïncidence est issu du feuilletage (je feuillette beaucoup, mes piles de livres à finir de lire font mine de stalagmites, preuve de la supériorité des librairies sur le webcommerce) de l’ouvrage “La France Invisible”, de Stéphane Beaud, sociologue, Jade Lindgaard et Joseph Confavreux, journalistes, aux éditions La Découverte.
Les auteurs présentent le livre, ses origines, dans une interview de Daniel Mermet sur son site.

Là encore, l’idée est que le réel est mal représenté, parce que mal connu, en bonne partie parce que les cadres d’observation, les “grilles de lecture”, ne sont plus adaptées à une société changeante. Il y a aussi l’explication de l‘évolution de la presse vers plus de sensationnalisme, d’effets de mode, la recherche de la meilleure adaptation au marché dans un contexte difficile… Le résultat est que les représentations de la société française d’aujourd’hui sont, selon cet ouvrage, assez incomplètes. Comment ne pas le croire, alors que même la statistique nationale est de moins en moins aisée à cartographier ?

Comment se situe la cartographie actuelle de ce point de vue ?

Comment représenter des phénomènes diffus, sans frontières, mal connus, et évolutifs ? La boîte à outils de la cartographie assistée d’aujourd’hui est-elle démunie ? Pourquoi la carte apparaît-elle souvent comme une représentation figée, démonstrative d’une réalité mesurée, vérifiée ? Pourquoi la carte (publiée) est-elle toujours l’illustration d’un argumentaire, la description précise de phénomènes connus ? Pourquoi la carte ne serait-elle pas un outil de la problématisation d’une question, un moyen de représenter des hypothèses et leurs zones en question ?

Quelques pistes pour poursuivre la réflexion sur ce thème :

- la représentation matricielle (rasters) réalise depuis longtemps la représentation de phénomènes diffus et sans frontières précises.

- la représentation vectorielle doit pouvoir se doter de nouveaux objets (entités) spatiales, dont les frontières ont une certaine épaisseur et granularité.

- la recherche en sémiologie graphique doit s’intéresser à la représentation de l’incertitude et de la fugacité.

- la carte de synthèse, préférée aux cartes statistiques simples, doit pouvoir mieux rendre compte de réalités démunies de frontières nettes et de connaissances complètes.

- il semblerait que la carte topographique de randonnée soit un des domaines ou la représentation du réel soit cruciale (repérage), et certaines cartes suisses incorporent des images satellites pour plus de vraisemblance.

Un ouvrage sur la question, justement : “Geographic Objects With Indeterminate Boundaries”, dirigé par P. A. Burrough, Andrew U. Frank, ed. Taylor & Francis, CRC Press, 1996 (Disponible sur Google Books).

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PS :

Le thème du mensonge cartographique est récurrent dans l‘épistémologie de la discipline, et l’ouvrage de Marc Monmonier est devenu un classique. La carte, forcément réductrice, peut l‘être plus ou moins volontairement. Par ailleurs, l’idée de la carte comme création subjective, œuvre de l’esprit et donc œuvre d’art, est développée par des auteurs comme Alan M. McEachren, ou Laurent Grison, et m’apparaît comme un apport épistémologique majeur.

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